L'aigle royal

Sauvegarde de l'aigle royal dans le sud du massif central

L’aigle royal dans le Massif Central : un retour spectaculaire !

Description

Oiseau prédateur de grande taille (envergure de deux mètres environ en vol, ailes grandes ouvertes), l’aigle royal (Aquila chrysaetos) est un rapace de teinte générale plutôt sombre, hormis la tête et la nuque, fauve-dorées. On le confond facilement à grande distance avec la buse variable, beaucoup plus commune. L’ampleur des ailes, la tête proportionnellement plus petite par rapport au corps, la queue plus longue et étroite, facilitent la distinction. Contrairement aux adultes, les jeunes aigles royaux, de moins de 5 ans, généralement non reproducteurs, ont un plumage plus voyant, avec de grandes plages de plumes blanches, aux ailes et à la base de la queue, sur le dessus comme par dessous, contrastant avec le reste du plumage, très obscur. Bien visibles en vol, ces tâches claires se réduisent, puis disparaissent avec l’âge. Pesant de 4,5 à 6 kg, l’aigle royal, dont les femelles sont plus imposantes que les mâles, est capable, par la puissance de ses attaques, de tuer des proies dépassant les dix kilos, mais ne peut déplacer en vol qu’une masse inférieure à son propre poids, soit en général de deux à trois kilos.

Répartition

En quelques décennies, ce grand rapace, quasiment éliminé des montagnes du centre de la France par les persécutions acharnées menées contre tous les prédateurs de 1820 à 1970, a redressé ses effectifs et entame désormais la reconquête de tout le massif.
Autrefois il était largement réparti dans toutes les parties escarpées, ainsi que dans les boisements difficiles d’accès, de ces moyennes montagnes très modelées par les sociétés rurales traditionnelles. L’aigle royal était bien connu de ces paysans montagnards qui s’accommodaient tant bien que mal de sa présence, luttant contre ses captures de volailles, mais profitant de ses capacités de charognard, efficace pour nettoyer les brebis mortes au pâturage. L’idéologie du progrès au service exclusif de l’homme et la diffusion des moyens modernes de destruction ( armes à feu, chimie ) ont sonné le glas de cette cohabitation difficile.
L’espèce a malgré tout survécu à cette période de 150 ans de destructions systématiques, menées au fusil, au piège, par l’emploi de poison ou en allant désairer ou brûler ses poussins, grâce à la discrétion de quelques couples, nidifiant en très petit nombre, dans les gorges et canyons abrupts qui séparent les Grands Causses du sud-ouest du Massif Central.
En 1980, seulement 11 couples sédentaires étaient recensés comme nicheurs, essentiellement dans la zone des Grands Causses. Donc, contrairement à une croyance populaire très répandue dans la région, l’aigle royal n’a pas été introduit ou ré-introduit, il s’est maintenu en effectifs réduits, même dans la période la plus critique.
Grâce à une forte dynamique de reproduction de ces oiseaux ( le succès d’élevage est, en moyenne statistique, de 0,5 aiglon par couple reproducteur, soit un couple sur deux réussissant sa nidification, alors qu’il est de 0,3 dans les massifs de haute montagne en Europe ), favorisée par le report de la pression des chasseurs sur le sanglier, ce qui a permis le développement des populations de lièvres, également du fait de l’apport très probable de jeunes aigles venus des Alpes et des Pyrénées et de la diminution des tirs sur les rapaces par les chasseurs dans la région, les paires d’aigles territoriaux ont, à partir de 1995, rapidement augmenté. La création de charniers, puis l’installation par les éleveurs de placettes de nourrissage pour les vautours, a aussi facilité la survie des aigles juvéniles durant les périodes météorologiques défavorables, fréquentes en hiver, contribuant également à la démographie positive de l’espèce.

En 2007, une trentaine de couples reproducteurs ( également appelés couples territoriaux ), très stables et pérennes, sont localisés et suivis par les ornithologues et les agents des espaces protégés, sur la bordure sud-est du massif, le long d’une bande de plateaux, collines et moyennes montagnes, s’étendant de la Montagne Noire, près de Carcassonne, jusqu’aux sources de l’Ardèche et aux gorges de l’Allier plus au nord. Peu d’oiseaux sédentaires échappent aux recherches de ces spécialistes passionnés, souvent bénévoles, menées actuellement dans les départements de l’Aude, de l’Aveyron, de l’Hérault, du Gard, de la Lozère, de l’Ardèche et de la Haute Loire.
Dans le Gard et la Lozère, les gardes-moniteurs du Parc National des Cévennes surveillent une douzaine de ces couples, qui prospectent et chassent dans le Parc et sa périphérie. Parmi ceux-ci, deux paires ont, depuis une quinzaine d’années, bâti leurs aires, au nord d’abord, puis au sud de la Zone Cœur du Parc, nécessitant la prise de mesures de protection pour éviter le dérangement à proximité des nids.

Dans les Cévennes méridionales, viganais, Causses gardois, montagnes de l’Aigoual et du Liron, hormis le couple se reproduisant depuis 2007 en Zone Cœur du P.N.C., dans le massif de l’Aigoual, quatre autres paires d’aigles royaux se répartissent le long des gorges qui délimitent les Causses, et de jeunes aigles en errance peuvent être observés, survolant à peu près tous les milieux de la région. Ces oiseaux évitent toutefois les fonds de vallée et les secteurs trop urbanisés.

Les aigles survolent des habitats variés, s’étageant du matorral méditerranéen vers 250 mètres d’altitude jusqu’à l’étage de végétation montagnard, caractérisé par la hêtraie-sapinière, vers 1300-1700 mètres d’altitude, cependant les landes, parcours à moutons et chênaies pubescentes des collines et plateaux sont les milieux les plus fréquentés par ces oiseaux.
La présence de nombreux jeunes aigles royaux erratiques, d’observation de plus en plus fréquente, mais dont les effectifs sont difficiles à estimer, car ils sont très mobiles, devrait conduire, dans les années à venir, à la recolonisation du cœur du Massif Central dont certaines régions du Cantal et du Puy de Dôme, riches en faune sauvage, apparaissent très favorables à l’installation de l’espèce. . Le développement des effectifs de ce grand prédateur va donc probablement se poursuivre dans les années à venir, vers le nord et l’ouest du massif, tandis que la densité des couples territoriaux augmentera au sein du noyau historique de survie de l’espèce. Ces prévisions sont une projection à long terme des évolutions actuellement constatées.

Habitat et nidification

La majorité des aires, constituées d’un amas très solide de branchages, sont situées dans des falaises ou des pitons rocheux difficiles d’accès.
Mais l’existence d’aigles construisant leur nid dans un arbre, semble se développer ( 4 couples connus à ce jour ), ce qui facilite l’expansion géographique de ce rapace dans les secteurs où les escarpements rocheux sont rares ou localisés. Les supports choisis par ces aigles, exclusivement ou préférentiellement forestiers, sont de grands pins ou sapins âgés, pourvus de branches de gros diamètre capables de supporter les centaines de kilos que pèse une aire d’aigle, et situés dans des versants très peu perturbés par les activités humaines. La colonisation d’un site favorable à l’espèce demande de trois à huit ans, depuis le cantonnement prolongé de deux individus de sexe différent, en général des oiseaux subadultes ou immatures, jusqu’à la réussite de la première nidification du nouveau couple territorial.
Les couples d’aigles royaux lorsqu’ils mènent à bien leur reproduction, ce qui ne se produit pas systématiquement tous les ans, pondent deux œufs, très rarement trois, entre la mi et la fin mars, mais élèvent en général un seul poussin, parfois deux. Début ou mi mai, le poussin éclôt et il quitte le nid dans la deuxième quinzaine de juillet, parfois un peu plus tard. Chaque été, de 6 à 15 aiglons au total prennent leur envol sur l’arc montagneux qui va de la Montagne Noire au Tanargue. Encore dépendant de ses parents pour quelques mois, l’aigle juvénile développe rapidement ses capacités aériennes. Au début de l’hiver il s’éloigne de ses parents pour une longue errance qui se prolongera quelques années et au cours de laquelle beaucoup de jeunes aigles succombent, jusqu’à ce qu’un site favorable et non occupé lui permette de se fixer pour une vie d’adulte reproducteur qui dure en général une vingtaine d’années.

Territoire et domaine vital

Occupant des étages de végétation où la dynamique forestière est forte, la population d’aigles du Massif Central est donc particulièrement dépendante du maintien des activités pastorales, seules à même de conserver les landes, parcours, pré-bois, estives et pâturages où ce rapace capture la majorité de ses proies.
L’alimentation de l’aigle royal dans le Massif Central est très variée, avec toutefois une dominance des lièvres et lapins quand ils sont présents et un très fort pourcentage de carnivores allant du renard ou du blaireau à la belette, en passant par la fouine, le chat haret ou domestique et la genette. Il est susceptible de capturer des campagnols ou des écureuils, ainsi que des chevreuils, de jeunes mouflons et des marcassins et de se nourrir sur des cadavres de sangliers ou de cervidés blessés par les chasseurs, voire de s’approprier les carcasses de brebis destinées aux vautours. Serpents, gros lézards et corvidés figurent également à son menu.
Les domaines vitaux, parcourus quotidiennement et défendus contre les intrusions d’autres aigles, par les couples territoriaux sont de surface variable. Deux d’entre eux, mesurés plus précisément, sur le Larzac et le Causse de Blandas, couvraient 117 et 152 Km² au moment de l’étude.

Cohabitation avec l’homme

Exploitant des régions où la présence humaine et les infrastructures correspondantes sont importantes et disséminées, les aigles du Massif Central ont développé des adaptations à la cohabitation avec l’homme. Ils savent se faire discrets et discerner parmi les activités humaines, celles des agriculteurs voisins, compatibles avec leur cycle biologique, auxquelles ils s’habituent facilement. Cette tolérance va jusqu’à capturer occasionnellement des proies sauvages à faible distance d’hommes occupés aux travaux de la terre ou à survoler à basse altitude une équipe de chasseurs concentrés sur une battue à sanglier.
Ils sont néanmoins soumis à des pressions très néfastes à l’espèce du fait des évolutions de nos sociétés modernes. Le réseau local de distribution d’énergie électrique, conçu sans prendre en compte l’existence de grands oiseaux, provoque chaque année l’électrocution de plusieurs aigles. L’essor du tourisme et des sports de pleine nature ( ouverture de sentiers de randonnée, raids sportifs, courses d’endurance ou d’orientation, escalade et canyoning etc.… ) , non canalisés ou contrôlés, entraîne de fréquents échecs de nidification par abandon des œufs ou des poussins. Les survols aériens près des nids ont le même effet négatif. Le développement des élevages de centaines de volailles fermières en plein air ( poulets, pintades, canards ),dans des enclos protégés contre les carnivores terrestres mais sans filets de protection, crée localement, depuis quelques années, des tensions avec leurs propriétaires subissant la prédation des aigles.

Protection

Hormis pour les deux couples nichant au Cœur du Parc national, pour un couple forestier installé dans une Réserve Biologique Domaniale en Zone d’Adhésion du Parc et un quatrième dans une Réserve Privée, il n’existe pas encore, à l’échelle du Massif Central, de protection sérieuse des sites de nidification de cette espèce emblématique et toujours fragile. Le développement du réseau Natura 2000 est à même désormais de satisfaire les besoins vitaux de l’aigle royal, si toutefois communautés locales et autorités administratives intègrent la valeur patrimoniale de son existence sur un territoire rural et acceptent quelques contraintes très localisées pour pérenniser sa présence ( modification des pylônes électriques, aides aux éleveurs de volailles, protection stricte des sites de nids et contournement de ceux-ci par les pilotes d’aéronefs ). Ces enjeux sont encore loin d’être compris par tous les partenaires se réunissant au sein des comités techniques et comités locaux de pilotage, chargés de contrôler l’élaboration des orientations de gestion de ces territoires d’intérêt européen.
Plus grand carnivore sauvage subsistant dans notre région, l’aigle royal est un super-prédateur, se nourrissant à l’occasion, d’autres carnassiers, tels fouine, renard, blaireau. Sa position, à l’extrémité supérieure des chaînes alimentaires qui lient les êtres vivants entre eux en fait un indicateur biologique précieux. Son maintien, sur le long terme, est la garantie d’une faune riche, diversifiée, encore peu contaminée par les polluants qui progressivement s’accumulent dans tous les organismes vivants et se concentrent à chaque passage à un niveau trophique supérieur.

Souhaitons pouvoir longtemps encore observer ce magnifique rapace, survolant les Causses et les Cévennes !

Apprenons pour cela à respecter ses sites de reproduction, en évitant de le déranger à proximité des aires.

Durant la préparation de la nidification, la ponte, la couvaison puis l’élevage de ses poussins, soit de novembre à juillet- août, cet oiseau est particulièrement susceptible. Toute intrusion, même si elle se prétend discrète, peut mener à l’abandon du nid, des œufs ,des poussins, donc à l’échec de sa reproduction pour la saison en cours. A proximité des sites de nidification, les observateurs sérieux se contentent donc suivre de très loin, à une distance de 700m à un kilomètre, parfois plus, les évolutions des aigles, à l’aide de matériel optique puissant ( jumelles, longue-vue ), et évitent de divulguer l’emplacement de l’aire choisie par les oiseaux, afin de garantir cette tranquillité indispensable. Dans notre région, randonneurs, photographes, simples curieux, cueilleurs de salades sauvages, spéléologues, varappeurs, se sont déjà rendus responsables, souvent à leur insu, parfois en le sachant et au nom de leur liberté d’aller partout, de telles interruptions de reproduction, catastrophiques pour la pérennité de l’espèce. Il faut donc respecter scrupuleusement les limitations de pénétration temporaires qui sont appliquées sur certains sites de nidification des aigles, particulièrement sensibles aux dérangements provoqués par les activités humaines.